La compétition d’innovation est un concours organisé par le PNUD Tunisie dont l’objectif est de permettre de transformer des idées novatrices en projets concrets dans le but de répondre à un besoin spécifique. Après la réception des candidatures, un jury s’est réuni pour une phase de présélection. Les candidat.es retenu.es ont pu bénéficier de formations pour améliorer leurs idées de projet qu’ils et elles ont présenté lors d’une dernière phase de sélection. Quatre projets avec diverses cibles, à mettre en place dans différentes régions de la Tunisie, ont remporté un financement de 20 000 TND pour expérimenter leurs idées de projet.  

C’est dans le cadre du le Plan d’initiation de projet « Amélioration de l’accès à la justice pour les personnes victimes de discriminations liées au genre et aux orientations sexuelles en Tunisie » que s’est déroulée la compétions d’innovation. Le projet s’inscrit dans l’optique de ne laisser personne pour compte et vise à appuyer les institutions dans la promotion de l’égalité entre les genres et l’annihilation, à terme, de toute forme de discrimination, d’une part et l’appui aux populations vulnérables d’une autre.  

La Tunisie s’est toujours targuée d’avoir la législation la plus inclusive des femmes dans le monde arabe, leur offrant un cadre juridique qui les protège et leur offre des opportunités similaires à leurs homologues masculins. La Constitution de 2014 s’est inscrite dans cette tradition féministe du droit tunisien à travers laquelle l’État s’est engagé à continuer de préserver les droits des femmes. Par ailleurs, la Tunisie a réaffirmé cet engagement en ratifiant des conventions internationales et régionales visant à garantir l’égalité entre les hommes et les femmes. Le dernier en date étant le Protocole de Maputo (Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique) ratifié par la Tunisie en 2018.   

Malgré un arsenal juridique visant à éliminer les violences à l’encontre des femmes, avec notamment la loi 58-2017 érigeant ces violences au rang de crime, les femmes continuent à être victimes de violences multidimensionnelles. Tiraillées entre tradition, manque de ressources économiques, manque de connaissances juridiques, et craignant les « qu’en-dira-t-on ? », peu d’entre-elles poursuivent leur agresseur en justice. Selon la présidente de l’ATFD (Association tunisienne des femmes démocrates) , en 2020 sur 7000 signalements, seules 126 ont été suivis d’un dépôt de plainte.  

En dépit de nombreux fiefs de discrimination, le cadre juridique est relativement protecteur des droits des femmes. La situation est toute autre pour les droits des personnes LGBTQI+. À titre d’exemple, les autorités tunisiennes continuent à recourir au test anal pour « prouver l’homosexualité » bien que la Tunisie ait ratifié la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants en 1988 et alors que l’Instance nationale pour la prévention de la torture elle-même ait considéré dans son rapport de 2020 le test anal comme un acte de torture, cette pratique subsiste. 

Pourtant, la décision historique de la Cour de cassation du 21 février 2020, permettant à l’association Shams qui défend les droits des personnes LGBTQI+ de poursuivre son activité, avait annoncé une lueur d’espoir pour la défense de toutes les identités et orientations sexuelles, la réforme du Code pénal continue à être reléguée au second plan  et ce, malgré les appels incessants des organisations de la société civile. Depuis la promulgation de la Constitution de 2014, les associations luttent pour réformer le Code pénal afin que celui-ci soit conforme à la Constitution (notamment à l’article 46) et aux engagements conventionnels de la Tunisie. 

Si le Plan d’initiation de projet a allié les discriminations à l’encontre des femmes à celles à l’encontre des personnes LGBTQI+, c’est parce que les revendications féministes et celles inhérentes à la communauté LGBTQI+ vont de pair et s’allient. En effet, toutes les deux cherchent à se libérer des carcans imposés par la société. En effet, les discriminations et les violences basées sur le genre et les orientations sexuelles se fondent sur des préconceptions des rôles, les attributs et les caractéristiques des hommes et des femmes. En effet, le Plan d’initiation a pour objectif d’approfondir l’analyse et l’identification du système juridique et d’identifier les disparités, en droit, entre les hommes et les femmes, et les sources des discriminations basées sur le genre et les orientations sexuelles. Puis, d’analyser les mécanismes crées pour venir en aide et appuyer les victimes de discriminations basées sur le genre et les orientations sexuelles dans leur accès à la justice. La compétition d’innovation est l’occasion de sortir des schémas institutionnels et associatifs classiques permettant aux jeunes de s’emparer de la question.

Qui de mieux pour proposer des solutions pour endiguer les discriminations basées sur le genre que les personnes qui y sont confrontées ?  

C’est en partant de ce constat que l’équipe justice et droits humains du PNUD s’est inspirée du dynamisme de la jeunesse tunisienne pour lancer une compétition afin d’accompagner les jeunes ayant des idées innovantes et leur offrir un tremplin leur permettant d’ajouter leur pierre à l’édifice pour pallier les discriminations basées sur le genre et les orientations sexuelles.  

L’objectif de cette compétition est donc de solliciter, tester et accompagner des idées de projets novateurs de signalement des inégalités basées sur le genre et les orientations sexuelles en Tunisie. Ce, en donnant sa chance à des jeunes de développer une idée de projet visant à instituer un mécanisme de signalement, à mettre en lumière, voir même à dénoncer ces inégalités en Tunisie. Cette idée est en ligne avec la philosophie onusienne d’appui aux jeunes porteurs de solutions à des maux sociétaux. La compétition d’innovation a pour objectif d’accompagner, aussi bien financièrement qu’avec des formations, afin qu’ils puissent donner une voix à leur cause et combattre les discriminations à leur échelle. En effet, la lutte contre les discriminations basées sur le genre et les orientations sexuelles ne saurait se cantonner au champ d’expertise des institutions et des organisations de la société civile. Il appartient à chacun.e de proposer une solution ; sa solution à des phénomènes auxquelles il/elle est confronté.e dans son contexte local spécifique.    

Les projets gagnants sont innovants de par le public qu’ils ciblent mais aussi par les moyens mis en œuvre. Le projet « Women lead » permet de dénoncer les discriminations à l’encontre des femmes dans des positions de pouvoir ; « Gender Betounsi » permet aux personnes LGBTQI+, devant faire profil bas dans leur quotidien, de célébrer leurs différences en étant représentées dans l’art. Le projet, « Ma Toskotch (ne te tais pas) », quant à lui, permettra de lever les tabous sur les violences dans les milieux universitaires et de permettre aux étudiantes de dénoncer leurs agresseurs. Enfin, le projet « Soutenir l'accès à la justice des femmes victimes de violences » permettra aux femmes victimes de violences, ne pouvant se rendre aux postes de police, de signaler leur situation sur une application.  

Projet : « Women lead » mis en œuvre par Association tunisienne de protection de la nature et de l’environnement de Korba

« On vise à créer un comité de femmes qui seront ensemble pour dénoncer tout acte de discrimination au niveau de la municipalité. »  

Mayssa Salem 

Les changements positifs ont tendance à être plus résilients lorsque le leadership est diffusé à travers un collectif plutôt que d'être dévolu à une seule personne. En effet, la démocratie participative, un concept lié à la gouvernance locale et au genre, contribue à la consolidation des pratiques démocratiques par son rôle crucial à appuyer la participation des femmes dans la sphère politique. Ainsi, elle vise à rapprocher  tou.te.s les citoyen.ne.s du pouvoir par l’opportunité qui leur est offerte de s’impliquer davantage dans les débats locaux, elle est, par conséquent, un outil pour défendre et mettre en avant les droits des femmes. 

L’association ATPNE Korba a gagné un des prix de la compétition d’innovation pour son projet « Women Lead », un projet qui fait du leadership féminin une priorité et qui vise à le promouvoir. C’est là que réside son aspect novateur, le projet vise à renforcer les capacités des détentrices d’obligations du conseil municipal de Korba. Les activités du projet n’étaient pas limitées seulement aux femmes conseillères municipales pour les autonomiser, mais aussi aux hommes élus afin de parfaire leurs connaissances sur les différents obstacles pouvant entraver la promotion de l’égalité de genre.  

Pour ce faire, l’association a organisé une rencontre-débat avec des femmes ayant des success stories inspirantes pour motiver et surprendre les participant.e.s, une formation visant à améliorer davantage les compétences de l’élaboration d’un projet communal et un atelier aspirant la création d’une cellule de solidarité et de lutte contre les discriminations basées sur le genre au sein de la municipalité de Korba. D’ailleurs, les activités ne visent pas uniquement la formation de quinze femmes et la sensibilisation de cinq hommes travaillant à la municipalité, mais aussi une large population à travers une vidéo de sensibilisation, qui sera diffusée sur les réseaux sociaux, et qui va souligner les discriminations basées sur le genre et mettre en valeur la contribution féminine à Korba.

Le renforcement de la prise de conscience de ces femmes conseillères de leurs droits et leurs capacités, ainsi que la création d’un mécanisme de signalement des violences faites à l’encontre des femmes sont les objectifs principaux du projet de l’ATPNE « Women Lead » pour une égalité réelle au sein de la municipalité de Korba. 

Projet : « Gender BeTounsi » mis en œuvre par Bassem Ben Brahim « À travers l’art et entre le traditionnel et le digital, nous racontons le quotidien de la communauté LGBTQI + ».

Bassem ben Brahim 

Bassem ben Brahim un jeune artiste tunisien a voulu, avec son esprit créatif et son collectif d’artistes Gender Betounsi, briser les tabous sociétaux et les actes innommables qui entourent la sexualité. L’art, à la fois un outil puissant de dénonciation sociale et un miroir de la liberté d’expression, constitue parallèlement un formidable instrument pour mobiliser l’opinion publique en faveur de la cause LGBTQI+ et un univers d’évasion au-dessus de tous ces fléaux qui empoisonnent notre société comme la haine et la difficulté d’accepter que l’autre soit différent.

 C’est à travers l’art que Bassem a décidé d’offrir une visibilité aux personnes intersexuées et homosexuelles. En effet, le projet vise à mettre en scène avec des vidéos, des bandes dessinées et des tableaux, le quotidien des personnes homosexuelles et intersexuées, permettant ainsi aux personnes concernées de s’y identifier mais aussi à leurs proches de mieux les accepter. Ces différents supports ont été conçus pour mettre en lumière les discriminations et les violences subies par les personnes de la communauté LGBTQI+. En outre, un site Internet Genderbetounsi.com a été développé pour favoriser la libre pensée et créer un espace culturel virtuel afin de pérenniser les produits artistiques développés. Par ailleurs, l’exposition artistique physique a été faite dans trois gouvernorats (Tunis, Monastir et Nabeul) et a été un espace de rencontre et d’accueil des jeunes, des activistes et des partenaires techniques et financiers pour montrer leur soutien aux artistes de la communauté LGBTQI+.

Le désir de surmonter l’exclusion et de se soigner les plaies intérieures ont été montrés dans les tableaux du collectif « Gender Betounsi ». Chaque œuvre qu’elle soit joyeuse ou triste a fait passer un message de solidarité et de dénonciation et a imposé une forte émotion pour la cause LGBTQI+ en Tunisie.

Projet : « Ma Toskotch (ne te tais pas) » mis en œuvre par l’Association karama de la famille arabe

« Le projet cible les étudiantes dans le campus universitaire et lutte contre la violence tacite à leur encontre. Le PNUD nous a appuyé pour la réalisation de ce projet pour obtenir un meilleur résultat. » Saida Aarfa

En milieu universitaire les relations sont souvent compromises par les violences sexospécifiques dont sont victimes les étudiantes (Keane, John. Global civil society, 2003). En effet, tout type de violence peut constituer une atrophie sur les résultats des étudiants et surtout des étudiantes, ainsi que sur le bon fonctionnement de la structure universitaire en Tunisie. C’est pour cela que les membres de l’association ont développé une plate-forme électronique MATOSKOTCH.AFKA.TN pour signaler les actes de harcèlement, de violence ou de discriminations à l’encontre des femmes au sein de l’université de Gabes. L’objectif est de diminuer le sentiment d’insécurité que les étudiantes éprouvent.

 

À cet effet, l’association a organisé un ensemble d’activités afin de renforcer la capacité de 15 étudiantes venant de différentes institutions universitaires à travers le pays sur la loi 58-2017, l’assistance juridique et la prise en charge des femmes victimes de violence. Ainsi que l’organisation des projections-débats sur les droits de la femme vu que les films constituent un matériel très utile pour engager une discussion autour des différents types de violence à l’encontre des femmes et ainsi servir d’outil de sensibilisation. Afin d’assurer la pérennisation de ce mécanismes, l’association AFKA a signé un accord avec la commission régionale des femmes et des organisations estudiantines à Gabes. Cet appui institutionnel vise à pérenniser le projet et créer une cellule d’écoute pour les étudiantes.

L’idée maitresse de ce projet a été de montrer que les étudiantes sont actrices de leur formation, une belle initiative pour faire changer les choses.

Projet : « Soutenir l'accès à la justice des femmes victimes de violences. » mis en œuvre par La Voix des jeunes de Krib  

« Le but du projet est d’atteindre les femmes victimes de violences, qu’elles reçoivent les informations nécessaires pour qu’elles puissent accéder à leurs droits. » Naïma El Gharbi 

La violence à l’encontre des femmes constitue une violation majeure des droits humains. Malheureusement, Il existe un spectre ininterrompu de violence à laquelle les femmes sont confrontées dans plusieurs sphères de la société notamment la sphère politique. Il est évident que l'État a l'obligation de la prévenir et la punir, qu’elle soit perpétrée par des acteurs privés ou publics, mais la société civile s’avère nécessaire afin de créer un champ intermédiaire participatif pour pailler les déficiences des politiques publiques, mobiliser l’opinion autour des questions genrées et les mettre en lumière. 

L’adoption de la loi 58-2017 est considérée comme un aboutissement des années de plaidoyer et de bataille menées par les organisations de la société civile engagées dans la lutte contre la violence à l’égard des femmes. L’association la voix des jeunes de Krib a imaginé une idée de projet pour promouvoir l’accès à la justice pour les femmes de Krib et mettre en application ladite loi. Pour ce faire, l’association a organisé des activités afin de renforcer la capacité de 10 femmes conseillères de la municipalité du Krib sur la loi relative à l’élimination à la violence faites aux femmes et sur les recours possibles en cas de violence politique. Ainsi que la création d’une application mobile qui servira comme un mécanisme de signalement des violences. De plus, l’association a signé des accords de partenariat avec des administrations régionales et des organisations non gouvernementales pour fusionner les efforts pour mettre fin à la violence à l’égard des femmes de Krib.

 

L’innovation, une avancée pour plus d’égalité

La transformation de la Tunisie et l'édification d'une société équilibrée indemne des clivages et d'exclusion passe inéluctablement par l’acceptation sociale des différentes identités de genre et par la conquête des femmes de leurs pouvoirs de décision et d'expression. Les sujets jugés parfois tabous par la société sont la raison de délabrement et des esprits bâillonnés mais désireux à briser les chaines ténébreuses de l’injustice et à dénoncer les libertés individuelles bafouées. Cette étape doit être encadrée par une jeunesse créatrice et pleine de rêves pour bénéficier efficacement de l'effet solidaire du groupe.

La lutte contre la violence faites aux femmes et aux personnes LGBTQI+ nécessite une approche communautaire à plusieurs volets et un engagement soutenu de différentes parties prenantes. Ainsi, la compétition d’innovation était une opportunité et un espace libre pour inciter les jeunes à traduire leurs idées en réalité, et un appui financier primordial de la part du PNUD était dédié à cet effet pour pouvoir réaliser ces projets qui luttent contre les discriminations et la violence malgré une situation sanitaire exceptionnelle. En effet, les idées lauréates s'attaquent essentiellement aux facteurs de risque sous-jacents de la violence, y compris les normes sociales concernant les rôles de genre et l’impunité qui ne mène qu'à la récidive.

Plusieurs succès ont été observés en Tunisie à travers des associations et des projets fragmentaires de signalement et de sensibilisation réalisés par des jeunes tunisiens et tunisiennes engagé.es dans la lutte contre la violence basée sur le genre, dont notamment les quatre projets gagnants de la compétition d’innovation. Ceci encourage et fournit une lueur d'espoir pour aller en direction d’une Tunisie égalitaire et respectueuse des différences.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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